L'ennui de l'enfant en été : pourquoi il ne faut pas se précipiter pour le combler

L'ennui de l'enfant en été : pourquoi il ne faut pas se précipiter pour le combler

Seize heures trente, un après-midi de fin juillet, et votre fille vient de vous annoncer pour la troisième fois qu'elle « ne sait pas quoi faire ». Vous avez déjà proposé le vélo, la piscine gonflable, un jeu de société — rien n'y fait, et le visage qu'elle affiche ressemble à s'y méprendre à un reproche silencieux adressé à vos vacances mal organisées. L'instinct le plus répandu chez les parents, à ce moment précis, consiste à dégainer une activité de secours : un dessin animé, une sortie improvisée, un paquet de feutres neufs. Les grandes vacances françaises s'étirent sur près de deux mois, et remplir chaque heure de ce temps-là relève vite de la mission impossible. Et si, pour une fois, la meilleure réponse consistait justement à ne rien faire ?

Ce que deux chercheuses britanniques ont découvert sur l'ennui

En 2014, la psychologue Sandi Mann et sa collègue Rebekah Cadman, toutes deux de l'université de Central Lancashire, ont publié dans la revue Creativity Research Journal une étude qui a fait grand bruit dans les cercles éducatifs. Leur protocole tenait en deux expériences : dans la première, quatre-vingts participants effectuaient soit une tâche d'écriture volontairement rébarbative, soit rien du tout, avant de passer à un exercice créatif ; dans la seconde, quatre-vingt-dix participants alternaient entre une activité d'écriture ennuyeuse, une activité de lecture tout aussi terne et un groupe témoin. Le résultat a surpris jusqu'aux chercheuses elles-mêmes : les personnes qui venaient de s'ennuyer produisaient des idées nettement plus originales que celles qui n'étaient pas passées par cette case. Fait intéressant, la lecture ennuyeuse s'est révélée encore plus efficace que l'écriture ennuyeuse pour certaines tâches dites convergentes, celles où il n'existe qu'une seule bonne réponse à trouver par un chemin détourné. Le mécanisme identifié porte un nom précis, la rêverie éveillée, cet état où l'esprit vagabonde sans but apparent et finit par recombiner des idées de façon inattendue. Ce phénomène n'a rien de mystique : il correspond à l'activation de ce que les neuroscientifiques appellent le réseau du mode par défaut, actif justement quand on ne fait plus rien de précis. Concrètement, un enfant qui fixe le plafond pendant dix minutes n'est donc pas en train de perdre son temps : son cerveau vient peut-être de basculer dans le mode qui produit ses meilleures idées.

Le témoignage d'une chercheuse qui a interrogé des créateurs

De l'autre côté de la Manche, la chercheuse Teresa Belton, de l'université d'East Anglia, s'est penchée sur la question sous un angle différent. Après avoir publié en 2007, avec sa collègue Esther Priyadharshini, une étude intitulée Boredom and Schooling consacrée au rapport entre ennui et scolarité, elle a mené des entretiens avec des adultes reconnus pour leur créativité : un romancier, un poète, une artiste plasticienne, et même la neuroscientifique britannique Susan Greenfield. Tous, sans exception, ont cité l'ennui de leur enfance comme un ingrédient déterminant de ce qu'ils sont devenus. Pas un ennui permanent ni subi dans la détresse, mais ces heures creuses où, faute d'alternative, il fallait bien inventer quelque chose. Belton en tire une conclusion qui mérite d'être prise au sérieux par tout parent pressé de combler le moindre silence : un enfant qui ne sait plus quoi faire est en train de développer ce qu'elle appelle une ressource intérieure, un réservoir d'idées propres sur lequel il pourra puiser toute sa vie.

Pourquoi le cerveau réclame ce vide

Un enfant qui s'ennuie n'est pas un enfant livré à lui-même : c'est un enfant au travail.

Ce travail-là ne se voit pas, ce qui explique pourquoi il est si tentant de le prendre pour de la paresse ou pour un échec parental. Pourtant, quand un enfant doit décider seul de ce qu'il va faire de son après-midi, il mobilise des fonctions qu'aucun jeu structuré ne sollicite de la même façon : la planification, la prise de décision, la tolérance à la frustration le temps de trouver une idée qui tienne la route. Ces fonctions exécutives se construisent par la pratique, un peu comme un muscle, et elles ne se développent pas quand un adulte propose systématiquement la solution avant même que l'enfant ait eu le temps de chercher. Vers trois ans déjà, un enfant est capable de jouer seul et d'inventer un monde entier avec trois bouchons en plastique et une boîte à chaussures — à condition qu'on lui en laisse l'occasion, ce qui, en plein mois de juillet, est justement ce qui manque le plus.

Le piège des écrans, qui court-circuitent tout

Il existe une façon très efficace d'empêcher un enfant de traverser son ennui : lui tendre une tablette. L'écran ne demande rien à l'enfant, qui se contente de recevoir des sons et des images sans avoir à transformer quoi que ce soit dans son environnement, et c'est précisément ce qui pose problème. La rêverie éveillée décrite par l'équipe de Sandi Mann ne peut pas s'installer face à un flux continu de stimulations calibrées pour capter l'attention seconde après seconde. Ce n'est pas un plaidoyer pour bannir tout écran de la maison pendant deux mois : les longues journées d'été, avec leurs siestes ratées et leurs trajets en voiture qui s'éternisent, ont aussi leur usage légitime d'un dessin animé. Le problème n'est pas l'écran ponctuel, c'est l'écran-réflexe, celui qu'on dégaine à la première plainte pour avoir la paix cinq minutes.

Ce que cela change concrètement à la maison

La différence entre les deux se joue souvent dans le délai. Il faut que l'enfant sente qu'il a le droit de ne rien faire pendant quelques minutes sans que cela déclenche une intervention immédiate, écran ou pas — et ce délai, aussi court soit-il, est exactement ce que la tablette supprime en un geste.

Ce que vous pouvez faire, concrètement, cet été

Le cadre le plus utile n'est pas celui qui occupe chaque minute, c'est celui qui rend l'ennui supportable le temps qu'il porte ses fruits. Notre recommandation : posez à disposition du matériel simple et non directif — cartons, tissus, crayons, vieux appareils à démonter — plutôt qu'un jouet qui ne s'utilise que d'une seule façon. Préférez les phrases comme « je suis sûr que tu vas trouver » aux solutions toutes faites, même si cela demande de tenir bon pendant les dix minutes de plainte qui précèdent souvent l'idée. Évitez en revanche de transformer chaque « je m'ennuie » en signal d'alarme à traiter dans la minute : cette réaction, répétée dix fois par jour, apprend justement à l'enfant qu'il ne doit jamais chercher par lui-même. Un cadre trop souple inquiète certains parents, qui craignent de passer pour négligents aux yeux des autres familles bien occupées du quartier ou du camping voisin. Ce jugement-là ne devrait peser que très peu face aux bénéfices que la recherche attribue à ces heures creuses, et il vaut mieux un enfant qui s'ennuie parfois qu'un enfant qui n'apprend jamais à s'occuper seul. Le plus difficile, pour beaucoup de parents, n'est d'ailleurs pas de proposer le bon matériel : c'est de résister à l'envie de combler eux-mêmes ce vide qui, en réalité, ne les concerne pas.

  • Du temps dehors, même s'il ne se passe rien de spécial — un jardin, un parc, un simple trottoir suffisent
  • Une caisse de matériaux qu'on peut casser, coller ou transformer sans craindre de gâcher quelque chose de précieux
  • Une petite implication dans les tâches de la maison aide aussi : préparer une salade de fruits demande de l'attention, pas un mode d'emploi
  • Le silence, tout simplement, qu'on résiste à combler dans les cinq minutes qui suivent la première plainte

La liste n'a rien d'exhaustif, et chaque famille invente ses propres variantes au fil de l'été.

Quand l'ennui cache autre chose

Cet éloge de l'ennui ne doit cependant pas faire oublier qu'il existe une différence entre l'ennui sain, celui qui se dissipe une fois qu'une idée a émergé, et un mal-être plus profond qui s'installe sur plusieurs semaines et touche l'ensemble des activités de l'enfant, y compris celles qu'il aimait auparavant. Si votre enfant se replie sur lui-même, dort mal ou perd l'appétit en plus de se plaindre de ne rien avoir à faire, ces signes-là dépassent largement le cadre d'un après-midi d'été et méritent l'avis d'un professionnel. Dans l'immense majorité des cas, cependant, ce que vous observez face à un enfant qui tourne en rond dans le salon n'est rien de plus qu'un cerveau en train de chercher son prochain projet, à son rythme, sans notice ni minuteur.

Ce jour-là, votre fille a fini par transformer les coussins du canapé en radeau de pirates — la même histoire qu'elle a racontée trois fois au dîner, avec de plus en plus de détails à chaque version. La prochaine fois qu'elle viendra vous annoncer, pour la quatrième fois, qu'elle ne sait pas quoi faire, essayez de compter jusqu'à vingt avant de répondre quoi que ce soit. Il y a de bonnes chances qu'elle soit déjà repartie inventer autre chose avant que vous n'ayez fini de compter.